24 août 2009

Drôle de Jules

Il y a plus de vingt ans, je lisais régulièrement et avec délectation la prose d’Yvonne Somadossi. J’ai conservé certains de ses articles. Voici l’un d’eux, paru dans le journal « Le Soir », le 9 septembre 1986. Je vous le livre et l’adresse tout particulièrement à Toinette-Astrid du blog « Mes loisirs, mes joies et ma famille » car il concerne un certain Jules, Amiénois célèbre !



DRÔLE DE JULES

En cette période de rentrée des classes, permettez-moi, mesdemoiselles, de reprendre ici quelques extraits du discours... de fin d'année scolaire qu'adressa un célèbre visionnaire aux lycéennes d'Amiens, lors de la distribution des prix de 1893. Il y a un siècle quasi, oui. Mais je jure; a) que cela en vaut la peine; b) que vous connaissez l'auteur de la causerie paradoxalement illustre pour ses romans d'anticipation; c) que la découverte de son identité vous causera sans doute, comme à moi, un petit choc. Alors que son œuvre nous aura tant tait rêver, le discours en question a de quoi nous laisser bien rêveuses! Allons-y.

« …Pour une femme,- on ne saurait trop le répéter -, ne vaut-il pas mieux inspirer des vers que d'en faire? Aussi, l'enseignement vous est-il départi avec juste mesure, et, si quelques-unes de vous se font étudiantes en droit et en médecine pour porter le rabat des avocates ou manier le bistouri des doctoresses, ce sera le petit nombre. Les leçons de vos maîtresses vous préparent au rôle qui vous est dévolu: la direction de la famille, la douleur à consoler, la misère à secourir;

» …Grandes et petites, prenez garde de vous égarer en courant le domaine scientifique. Ne vous plongez pas trop profondément dans "la science, ce vide sublime" (...) où l'homme lui-même se perd quelquefois.

» …Que penser de celles qui cherchent à se jeter dans les luttes sociales (...), qui prétendent se lancer dans le fracas des affaires, qui veulent jouer des coudes pour se faire place ? Vous avez à mieux diriger vos aptitudes en rendant agréable le toit familial et le foyer domestique. Contentez-vous d'être gracieuses quand les hommes sont gauches, d'être belles quand ils sont laids, d'être douces quand ils sont rudes, d'être bonnes quand ils sont mauvais, d'être des anges quand ils sont des diables!

»…Quant à la gymnastique, mesdemoiselles, faites-en sans excès. Surtout pas de bi cyclisme! Laissez la pédale aux hommes pressés. Ne compromettez pas dans un système compliqué d'engrenages les grâces de votre démarche, et ne mettez jamais de criardes roulettes à ces petits pieds, qui doivent vous suffire - même pour courir chez la Providence! Rien de plus profitables que des exercices appropriés à vos goûts, à vos forces tels: le cerceau, la grande corde, la petite corde, le volant, les barres même, où nous voyons les concurrentes des écoles primaires déployer tant d'ardeur, lorsque monsieur le maire nous invite à présider des concours de jeux.

»…J'espère au surplus que votre maîtresse de cuisine - je veux dire d'économie domestique - ne se contente pas de vous initier à l'art du pâtissier et du confiseur... Puissiez-vous, en sortant du cours de chimie générale, savoir confectionner un pot-au-feu suivant les règles, et combiner, dans une juste proportion, les éléments de ces haricots de mouton, supérieurs aux ambroisies de l'Olympe, dont la recette n'a jamais pu être retrouvée, malgré les recherches d'archéologues aussi tenaces que gourmands !

»…Il faut se féliciter d'être femme et repousser avec dédain les revendications parfaitement ridicules que ne cessent de reproduire des politiciennes à tous crins et de toutes crinières. Gentilles fillettes, laissez-vous devenir de belles demoiselles. Demoiselles, devenez des femmes accomplies. Femmes, devenez d'excellentes mères de famille. Mères de famille, devenez des aïeules couronnées de cheveux blancs. Cette couronne-là vous sied mieux que notre calvitie précoce dénudant nos crânes avant l'âge !... »

Voilà un discours qui mettait au moins clairement en garde contre les dangers de l'instruction, source de détournement des devoirs familiaux ! Son auteur? L'auteur de Cinq semaines en ballon; De la Terre à la Lune; Vingt mille lieues sous les mers; Le Tour du mon­de en 80 jours; Michel Strogoff, etc. Un authentique futurologue en son genre, Jules Verne en personne.

Même que ce féministe enragé ponctua sa conférence d'une émouvante, autant que courtoise prise de position :

«…Qu'il me soit permis de protester ici contre la boutade de ce mauvais plaisant qui croyait spirituel d'oser dire: «Dans la femme, on sent déjà la fatigue du Créateur! » Si la femme n'est venue qu'après l'homme, c'est que le Créateur a voulu d'abord se faire la main, se perfectionner pour sa dernière et sa plus belle création, en suivant une loi de la nature qui l'obligeait de progresser ... »

Avant d'ajouter, pathétique:

«… Mon Dieu! Que j'aurais voulu être femme - au moins pendant quelques années ! »

Merci, Jules, oh! Merci…

Posté par 4nn3 à 07:30 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Drôle de Jules

    MErci pour ce clin d'oeil.
    Merci pour ce texte.
    Bonne journée

    Posté par toinette80, 08 septembre 2009 à 16:11 | | Répondre
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